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CHAPITRE 10
 

Paine

13 Novembre 2003

          Véronique attache ses cheveux en une grande natte car la journée s’annonce chaude. Elle enfile un ensemble pantalon en lin écru et des chaussures basses et confortables. Si lors de la visite elle doit marcher, il vaut mieux être à l’aise. Eduardo frappe à sa porte et lui propose de la conduire au bureau.

          - Il faut que je prévienne C….ma mère pour qu’elle ne se dérange pas inutilement 

          - Je peux venir te rechercher…. 

          - Je te remercie mais, je ne sais absolument pas quand finiront les consultations,  je rentrerai en taxi ou je demanderai à Jaime de me ramener.

          Eduardo fronce les sourcils.

          - Jaime ! Jaime ! Toujours lui ! Je ne vais rien dire pour le moment sinon elle va se sauver à nouveau.

          - Bien…demain tu récupères ta voiture…ce sera mieux.

          Véronique a remarqué la contrariété dans le regard de « son mari »

          - Il n’a pas l’air d’aimer le collègue de Yolanda. Serait-ce Jaime l’amant du petit mot ? 

          Dans le hall de l’immeuble, Jaime attend l’ascenseur. Véronique l’interpelle. Ils allaient sortir par l’entrée centrale quand Jaime lui fait faire demi-tour :

          - Viens, montons au cabinet… 

          - Pourquoi ?  Qu’est-ce qui t’arrive ?      

          - Carlo Riveros le frère de Ricardo arrive dans l’immeuble et il nous a vus… 

          Quand l’homme entre avec eux dans l’ascenseur, Véronique est figée, elle ne supporte pas d’être dans de petits espaces clos. Carlo la fixe d’un regard dur et sévère mais elle ne baisse pas les yeux.

          - Alors te voilà de retour ?  Ceci dit abruptement et en espagnol.

          Véronique adossée à la paroi ne dit pas un mot. Il continue :

          - J’espère que tu as compris à présent où est ton intérêt… 

          Elle ne répond toujours pas.

          Ils m’énervent tous avec leurs phrases énigmatiques ! En plus je me sens vraiment mal dans cet ascenseur.

          - Monsieur Larrain, votre collègue est devenue muette, sortez-la vite de cet endroit qu’elle déteste ! 

          Tout cela s’est passé très vite pourtant Véronique a cru que cela avait duré une éternité ! Jaime l’accompagne dans son bureau pour qu’elle récupère un peu quand le téléphone se met à sonner. Véronique répond :

          - Cabinet Esteban j’écoute…. 

          - Mon Dieu que c’est étrange de dire cela ! 

           - Madame Yolanda c’est Enriqueta ! Comme je suis contente de pouvoir vous parler ! J’ai absolument besoin de vous à la mission, votre beau-frère est passé il y a une heure et il m’a ordonné de préparer les affaires de la petite Andora pour demain matin. Cela faisait six mois que nous n’avions plus de problème ! Pouvez-vous venir aujourd’hui ? 

          La femme a débité sa phrase sans se donner le temps de respirer et Véronique n’a pas tout compris, juste que c’était urgent et qu’il s’agissait d’une enfant

          Sans réfléchir Elle répond qu’elle sera là le plus vite possible Quand elle relate la conversation à Jaime, il devient livide :

          - Yolanda m’a parlé de Paine et c’est certainement dangereux d’aller là-bas.

          - Pourquoi ? Que sais-tu à ce sujet ? 
     

          - Rien dans le détail mais Yolanda a eu un accident en revenant de la mission, elle s’est retrouvée dans le fossé à cause du conducteur d’une Nissan, ce serait trop long à raconter en une seule fois.

          - As-tu peur de m’y conduire ? 

          - Tu ne sais rien à propos de Paine ! Et pourquoi prendrais-tu des risques alors que tu n’es pas Yolanda ? 

          - Fermes la porte à clés je vais te montrer quelque chose et ensuite tu m’expliqueras ce que tu sais dans la voiture.

          Elle lui explique comment elle a trouvé la disquette, pourquoi elle a pensé à cette cachette et aussi pourquoi elle n’a pas voulu en parler plus tôt. Jaime est abasourdi du sang-froid de la jeune femme et de son initiative.

          - Je connais cette disquette, j’en ai un exemplaire. Yolanda m’a remis une copie en cas où la sienne serait trouvée.

          - Connais-tu la signification de tout cela ? 

          - Pas tout, juste que Yolanda se rendait souvent à Paine et secrètement les derniers mois.

          - Alors allons-y aussi secrètement…. 

          - Je t’emmène car tu es bien capable d’y aller seule par n’importe quel moyen ! Quelle drôle de petite bonne femme tu fais !

           Et il l’embrasse sur la joue.

           Pourquoi ai-je fait cela ? 

          Ce contact trouble la jeune femme et l’irrite.

          Est-ce ainsi que tu as charmé Yolanda ?  Ok la ressemblance est grande mais il ne faut pas confondre cher collègue ! Je ne suis pas Yolanda ! 

          Les voilà sur l’autoroute de la Panamerica. Le paysage est grandiose avec pour toile de fond la Cordilière des Andes. Ce pays serait vraiment plaisant à admirer dans d’autres circonstances.

          Ils quittent l’autoroute pour emprunter une route de campagne bordée de peupliers et de saules pleureurs. Jaime arrête la voiture dans un coin à l’abri des regards. Ils s’engagent sur un chemin caillouteux jusqu’à une bâtisse ressemblant à une hacienda. Le toit en tuiles de bois, et les arcades du bâtiment entourant un patio, rappellent l’architecture espagnole. Des enfants sont regroupés sous un préau et s’amusent à saute-mouton sous l’œil d’une femme d’une quarantaine d’années. Jaime la reconnaît :

          - C’est Enriqueta…. 

          Véronique s’avance, Jaime la retient et la serre contre lui, peut-être un peu trop d’ailleurs….

           - Sois prudente, elle n’est peut-être pas seule….nous allons faire le tour du bâtiment pour voir quelles sont les véhicules stationnés devant l’entrée principale 

          Après inspection,

          - Apparemment il n’y a personne d’autre que le personnel bénévole de la mission. 

          - Tu m’as dit qu’Andora avait trois ans, est-elle au milieu des enfants ? 

          - Non, je ne la vois pas…. 

          Ils s’avancent doucement vers Enriqueta qui leur fait signe d’approcher et s’adresse à Véronique en espagnol.

          - Madame Yolanda quel bonheur de vous revoir ! 

          Jaime la prend doucement par le bras.

          - Pouvons nous parler dans un endroit tranquille avant de voir Andora ? 

          Ils s’assoient près de la fontaine du patio, Jaime explique ce qui se passe et présente Véronique. Enriqueta est effondrée :

          - Mon Dieu ! Qui va pouvoir aider cette pauvre enfant à présent ! 

          Véronique prend la main de la femme en pleurs :

          - Où est cet enfant et pourquoi avez-vous si peur pour elle ?  N’a-t-elle aucun parent ?

          Elle jette un regard apeuré vers Jaime.

          - Faites confiance à cette jeune femme Enriqueta…. 

          -  Elle a un père qui vit à La Serena mais il ne vient jamais…Il a déposé le bébé à la mission après le décès de sa femme et il n’est plus jamais revenu… 

          Quand ils entrent dans la chambre le cœur de Véronique se serre. Une adorable fillette aux cheveux longs très noirs et au teint doré est allongée sur un lit. Elle semble dormir profondément.

          - Est-elle malade ? 

          - Docteur Esteban le dit mais elle allait très bien avant qu’il ne lui prescrive tous ces médicaments…. 

          - Où sont les médicaments ? 

          - Il ne les laisse jamais, il vient la soigner tous les jours et demain il l’emmène à Santiago, il dit qu’elle doit se faire opérer 

          Véronique est glacée, le contenu de la disquette lui revient en mémoire.

          - Que deviennent les patients que le Docteur Esteban emmène à Santiago, reviennent-ils ici ensuite ? 

          - Non….jamais…. 

          Elle regarde Jaime…il a peur de ce que ce regard signifie….

          - Enriqueta, préparez quelques affaires, j’emmène cette enfant avec moi….nous allons la faire ausculter par un autre médecin.

          Jaime avait raison d’avoir peur ! Elle réagit exactement comme Yolanda !

          - Que vas-tu faire d’elle ? Tu ne peux pas l’emmener chez toi ! 

          - Chez moi non, mais chez toi… 

          Il avait tort ! C’est pire qu’avec Yolanda !

          - Enriqueta, quand le docteur Esteban viendra demain dites-lui que le père d’Andora s’est présenté et qu’il a repris sa fille. 

          - Il va hurler mais je préfère encore qu’il soit en colère ! Vous êtes un ange Madame, que Dieu vous bénisse ! 

          Véronique, avec son précieux fardeau, s’installe dans la voiture. Jaime la regarde attendri et ému.  Les yeux de la jeune fille sont noyés de larmes tandis qu’elle caresse doucement la joue de l’enfant. Il y a une telle tendresse dans ses gestes ! Il trouve le tableau adorable !

          Qu’est-ce qui me prend, je l’embrasse sur la joue et maintenant j’ai envie de la prendre contre moi ! Je dois me calmer.

          Une heure plus tard ils arrivent à l’est de Santiago dans le quartier résidentiel de Los Dominicos.

          - Est-ce ici que tu habites ? 

          - Oui avec ma sœur … rassure-toi ….elle est au courant de tout par Yolanda.

          - Elle risque de s’apercevoir que je ne suis pas ta collègue.

          - Pas de problème, elle le sait déjà.

          Monica ressemble beaucoup à son frère mais avec la peau aussi dorée que celle de Jaime est claire. Quand elle voit la fillette elle lève les bras au ciel !

          - Je suppose que c’est une enfant de la mission ? 

           Monica veut prendre l’enfant mais Véronique la serre contre elle.

          - Ne vous inquiétez pas, ici elle ne risque rien. Demain j’appelle mon médecin de famille ….soyez très prudente….pas comme Yolanda la dernière fois. Ne revenez pas avant quelques jours, Jaime vous donnera des nouvelles.

          De retour dans la voiture, Véronique interroge Jaime :

           - Qu’a voulu dire ta sœur par «pas comme la dernière fois ? »

          - Yolanda voulait emmener un enfant mais deux hommes dans un gros Nissan sont arrivés par surprise, l’ont envoyée dans le fossé et repris l’enfant. Elle a été blessée au bras et a eu surtout très peur quand sa voiture a basculé dans le fossé.  Elle a été voir son père et quelques jours plus tard elle partait pour la France.

          - Et l’enfant qu’est-il devenu ? 

          - Bernardo a réussi à le reprendre et malgré l’insistance de la Croix Rouge et de l’association de solidarité dont Yolanda et Monica sont membres, elles n’ont pas pu le défendre. Bernardo a des appuis puissants et il a donné un dossier médical très complet et sans faille !

          - Sais-tu pourquoi elle voulait soustraire cette enfant à la médication de Bernardo ? 

          - Elle nous a dit qu’elle soupçonnait son beau-frère de médecine illégale.

          - Illégale dans quel sens ? 

          - Les enfants vont très bien et après les visites mensuelles de Bernardo, certains sont subitement malades, et surtout ne reviennent pas à la mission après avoir fait un séjour à sa clinique

          - Que deviennent-ils ? 

          - C’est justement là le mystère. Un jour Yolanda a trouvé un dossier que Bernardo avait oublié chez elle. Il était question de nouvelles thérapies essentiellement américaines. Elle ne m’en a pas dit davantage mais quelques jours plus tard ses yeux trahissaient la peur.

          - Et c’était il y a longtemps ? 

          - Environ un an….à partir de ce moment là elle était d’une nervosité extrême et s’absentait souvent jusqu’au jour où elle est partie…je ne sais rien de plus.

          Plus tard, Jaime dépose la jeune fille à Providencia, il est inquiet.

          - Je t’en prie fais attention….Ne fais confiance à personne….si tu as un problème appelle-moi je te laisse le numéro de mon mobile.

          Il la serre contre lui et l’embrasse sur les joues. Véronique tremble un peu mais elle se dit que c’est l’émotion de la journée.

 

 

par marinachili publié dans : LES TROIS DAMES roman policier communauté : Ecrire
Mercredi 5 décembre 2007

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